Kabylie:L’ancienne institutrice Atsou Jeanine n’est plus

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J’ai beaucoup hésité à prendre la plume pour rendre hommage à cette noble dame, car je savais d’avance que je ne trouverais jamais ni les verbes ni les noms et encore moins les adjectifs pour parler de cette femme. Pour apprécier sa véritable valeur, il faut la connaître de près comme tous les gens de Tifilkout ou être un de ses élèves ou encore son collègue de travail, comme j’avais la chance de l’être durant plusieurs années.

Cette Française de souche qui a quitté sa patrie, la France des lumières et les siens pour suivre son époux dans cette Kabylie d’après l’indépendance avec sa rudesse, sa misère et j’en passe, rien que pour cela, on s’incline jusqu’à frôler le sol par respect à sa fidélité, à sa loyauté et à son amour.

Cette grande dame n’a pas épousé uniquement Da Saïd, le kabyle, mais elle a épousé avec lui, la culture, la langue, les coutumes, les traditions et tout ce que la Kabylie possède de positif.

Grâce à cette vaillante femme, jusqu’au jour d’aujourd’hui, les habitants de Tifilkout sont connus pour leur remarquable maîtrise et leur amour pour la langue de Molière.

Madame Atsou Jeanine, n’a pas enseigné uniquement la langue française à l’école « Mou velodh », mais elle a enseigné aussi et surtout par son comportement irréprochable l’humilité, la vertu, la noblesse et le respect d’autrui.

Cette noble érudite a vécu parmi beaucoup d’illettrés, mais en dépit de cela, elle ne s’est jamais prise pour un génie ou une arrogante intellectuelle. Au contraire, c’était avec modestie qu’elle avait fait tout ce qu’elle pouvait pour transmettre son savoir à plusieurs générations qui lui sont aujourd’hui très reconnaissantes.

J’étais directeur de cette institutrice compétente et expérimentée. Elle avait approximativement l’âge de ma mère. Elle me faisait tout le temps rougir par son respect admiratif et sa touchante modestie. Elle ne s’absentait que dans les cas les plus extrêmes et elle m’avertissait toujours à l’avance par écrit avec « bonjour Monsieur le Directeur » et un merci à la fin. Elle n’arrivait jamais en retard. Elle ne se plainait jamais en dépit des conditions lamentables dans lesquelles nous enseignons à l’époque, sauf une fois, elle l’avait fait suite à la visite d’un inspecteur du FLN qui appartient à cette catégorie des inspecteurs qui découragent au lieu d’encourager. Ce monsieur n’a rien trouvé de mieux à lui reprocher que de lui dire : « vous prononcez mal la langue française », elle s’est plaint auprès de moi avec un calme d’une dignité remarquable et d’une immense sagesse et avec un sourire qui en dit beaucoup en me disant : « Monsieur l’Inspecteur veut m’apprendre comment prononcer ma langue maternelle ». J’ai hoché la tête et je n’avais pas trouvé que lui répondre et elle a poursuivi ses cours dignement comme si de rien n’était.

La disparition de Madame Atsou Jeanine, n’est pas uniquement une perte pour ses enfants et ses proches, mais une gigantesque perte pour tout le village Tifilkout, pour la Kabylie et pour la patrie qu’elle avait servie honnêtement et loyalement.

Madame Atsou Jeanine, pour retracer votre digne vie, vos sacrifices, votre honnêteté, votre sagesse et tout ce que vous avez apporté à plusieurs générations, il faut tout un ouvrage pour le narrer et le détailler.

Même que vous êtes partie au ciel, sachez que vous demeurerez éternellement dans les cœurs de ceux à qui vous avez transmis votre savoir, votre sagesse, votre courage… d’une manière exemplaire.

Reposez en paix grande Dame !

Source : Rachid Mouaci

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