Moussa Nait Amara à “Liberté” “La démarche indépendantiste a été dictée pour freiner l’élan de la thèse autonomiste”

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Moussa Naït Amara est un ancien militant du Mouvement culturel berbère dans les années 1990. Ex-conseiller auprès du président du MAK, il a démissionné après le passage de ce mouvement à l’autodétermination.

Suivez son entretien avec le journal Liberté :

Liberté : D’un point de vue démocratique, Ferhat Mehenni, le MAK et ses militants n’ont-ils pas le droit de s’exprimer et d’activer ? Surtout quand on sait qu’un personnage comme Madani Mezrag avait été consulté par Ahmed Ouyhaia !
Moussa Naït Amara :
Tout acteur politique qui mène un combat pacifique a le droit d’activer et de s’exprimer, c’est une conviction pour moi. J’ai été l’un des premiers qui ont appelé dès le début du lancement de l’idée de l’autonomie à dépassionner ce débat et de le recentrer dans son véritable contexte qui est celui de la refondation de l’État et de l’abolition du jacobinisme. J’ai publiquement défendu Ferhat Mehenni contre les insultes d’Ennahar et d’Echourouk en 2009. Le concept d’autonomie régionale n’est inventé ni par les Algériens, ni par les Kabyles, ni par Ferhat Mehenni. Il est pratiqué ou envisagé dans beaucoup de pays à travers le monde mais, parce que chez nous c’est un Kabyle opposant de surcroît qui l’a proposé, d’instinct toutes les raisons sont bonnes pour le diaboliser. Dans un système conçu de façon fermée et qui ne croie pas à l’évolution ni au changement, toute personne qui envisage de penser les choses autrement est sujette à la diabolisation. D’où notre faillite à tous les niveaux. Ceci dit, la diabolisation du concept de l’autonomie, de régionalisation ou toute autre forme de refondation de l’État quand elle amène des forces rétrogrades de l’idéologie islamo-baâthiste est tout à fait normale. Quant aux acteurs de la mouvance démocratique, à ma connaissance, personne n’a jamais diabolisé ni le MAK ni Ferhat Mehenni. Bien au contraire, les arrestations des militants du MAK sont systématiquement dénoncées par les démocrates, y compris ceux en dehors de la Kabylie. Je vous rappelle que le RCD a déjà organisé une marche commune avec le MAK, les animateurs du manifeste kabyle n’ont jamais raté une occasion de se solidariser avec les Makistes réprimés. En revanche, c’est Ferhat Mehenni qui qualifie tous ceux qui n’approuve pas son aventure indépendantiste, y compris au sein du MAK, de traitres. Pour résumé, il y a pas de diabolisation, il y a une sorte d’auto-diabolisation à travers des positions en flagrante contradiction avec les idéaux du parcours politique de Ferhat. Quand on diffame Abane Ramdane pour justifier un exil choisi, il faudrait bien s’attendre à des réactions qui vont rétablir la vérité. Et quand on tente d’endoctriner les militants les plus jeunes par une propagande du genre prendre une photo avec un drapeau devant le siège de l’ONU sans aucune image de réunion à l’intérieur de l’édifice, on oblige l’opinion à faire la similitude avec la propagande islamiste du type “Allah Akbar” sur le ciel du stade du 5-Juillet.

Le MAK représente-t-il vraiment un danger qui justifierait la diabolisation de Ferhat Mehenni ?
Je disais que la seule diabolisation qui existe est celle venant de l’islamo-baâthisme et celle-ci est tout à fait normale puisque l’idée de l’autonomie s’inscrit dans la logique de la diversité culturelle algérienne, chose que les défenseurs de la pensée unique ne pourront jamais approuver. Ceci dit, le MAK en tant que mouvement qui revendique pacifiquement l’autonomie d’une région dans le cadre de l’État national ne constitue nullement un danger pour la République et pour la démocratie. Bien au contraire, je le considère comme un enrichissement pour le débat autour de l’alternative démocratique et du processus de la construction d’une république dans le respect des particularités régionales. Cette perspective est salutaire.
Elle constitue l’une des alternatives les plus convenues à la situation algérienne parce qu’elle a été déjà inscrite, dans notre histoire, à travers notamment l’expérience de la Révolution algérienne. Le congrès de la Soummam, qui a su comment planifier la Révolution en respectant les particularités régionales, a fait vivre à notre pays un exploit historique qui est celui de son indépendance.

Quelle appréciation faites-vous du projet du MAK de Ferhat Mehenni ?
Vous savez, depuis le passage de ce mouvement à l’autodétermination, je différencie entre le MAK de la Kabylie et le GPK quand je m’exprime sur ce sujet et la dernière crise au sein de ce mouvement nous a donné raison. La manière dont le GPK a lynché les responsables du MAK à commencer par son très sage président Bouaziz Aït Chebib relève d’une volonté d’étouffer le courant lucide et rationnel.
Quand à l’appréciation de l’autonomie, il est clair que cette alternative constitue, de mon point de vue, un tournant décisif dans la vie politique nationale. Une partie de la population de Kabylie a adopté ce concept après un travail de vulgarisation de longue haleine et surtout après avoir été rassurée que cette option ne voulait pas dire séparation et sécession. Si le MAK a réussi à se trouver une place dans la scène politique en Kabylie, c’est parce qu’il a fait comprendre aux Kabyles que son combat était celui de l’autonomie dans un cadre algérien et rien d’autre. Endosser d’autres missions, aujourd’hui à ce mouvement, est une manière de duper les Kabyles et surtout une volonté de cultiver le statu quo et d’empêcher l’aboutissement de ce projet nécessaire pour la consécration de la pluralité algérienne à travers la prise en charge constitutionnelle des particularités régionales.
Lors des consultations pour son lancement, les initiateurs de cette idée ont doté leur démarche d’une mission principale, celle de faire aboutir le projet de l’autonomie dans le cadre de l’intégrité territoriale algérienne et dans la perspective d’une Algérie fédérale comme le signalait si bien la première pétition lancée en 2001.
En revanche, le passage du GPK vers une autodétermination à connotation indépendantiste et puis vers l’indépendantisme construit sur des slogans creux sans aucune pensée ou littérature qui peuvent lui servir de base documentée est à désapprouver et à déconstruire parce que cette démarche a été dictée pour freiner l’élan de la thèse autonomiste.
Cette dernière quand elle est inscrite dans le cadre d’une proposition de refondation nationale ne constitue aucun problème pour l’État démocratique bien au contraire elle participe dans sa construction. Avec la régionalisation ou l’autonomie régionale, les collectivités locales influent sur le quotidien des citoyens. Se pose alors la question de la démocratie locale, c’est-à-dire des rapports entre les citoyens, les élus locaux et le pouvoir central et plus largement celle de la démocratie de proximité qui vise à permettre une meilleure association des citoyens aux décisions locales. Ces options apporterons plus de démocratie économique ce qui va asseoir un nouveau type de développement conçu, orienté et contrôlé par et pour les travailleurs, les usagers et les citoyens locaux. Cette maîtrise des affaires régionales suppose que les grands moyens de production et d’échange deviennent la propriété de la société locale. D’où une vie sociale confortable et paisible. Les länder allemands sont un exemple édifiant dans le renforcement du principe de la démocratie participative et sociale.

Le Dr Saïd Sadi avait fait observer un jour qu’il s’agit dans le cas du MAK d’une “structuration du désespoir”. Ne pensez-vous pas que c’est le régime qui en est responsable ?
Effectivement, le Dr Sadi à très bien résumé cette situation, il y a au niveau du GPK/MAK cette volonté de structurer le désespoir provoqué par le pouvoir, chose que je considère comme étant une alliance objective. Parachever l’œuvre destructrice du système à travers sa structuration par des moyens de propagande qui chauffe à blanc la jeunesse militante est bel et bien une sorte de complicité avec le pouvoir. Le travail du GPK/MAK, incarné par ses relais de propagande, est devenu aujourd’hui comme une véritable “chouroukisation” de la société kabyle et une “baâthisation” de tamazight. Il n’est pas sans analogie avec les méthodes du parti unique. Il est de notre devoir en tant que mouvance démocratique et militants issus que cette région locomotive des luttes démocratiques en Algérie de déconstruire ce désespoir et d’œuvrer pour la structuration de l’espoir national. Ceci dit, la responsabilité de cette radicalisation des revendications du MAK, à travers essentiellement le comportement de sa composante humaine la plus jeune, incombe au pouvoir mafieux qui a brillé par la sourde d’oreille devant les aspirations légitimes de changement du système de gouvernance. Plus grave encore, la machine répressive du système a tout fait pour pousser à l’irréparable à travers l’interdiction des actions pacifiques du MAK et la multiplication des arrestations arbitraires de ses militants.

En ce qui me concerne, j’ai l’intime conviction qu’il n’y a aucune volonté d’aller vers la violence au niveau de toute la classe politique kabyle en général et des responsables du MAK (Kabylie) en particulier. Cette région est foncièrement démocratique, les responsables de ce mouvement sont issus d’une génération de militants qui porte toujours les germes de la culture démocratique, de l’universalité et du pacifisme. Il n’y a que cette colère qui prend le dessus sur la raison au niveau de Ferhat Mehenni qui pose problème. Cette surenchère qui empêche tout aboutissement et qui cultive le statu quo n’arrange que le pouvoir actuel. Offrir au Bouteflikisme le justificatif d’une éventuelle instabilité sécuritaire dans la région relève d’un soutien objectif au maintien du clan au pouvoir.

Vous qui avez connu personnellement
Ferhat Mehenni depuis au moins le boycott scolaire en 1995, quel regard portez-vous sur son évolution politique de l’extrême gauche au MAK, en passant par le RCD ?
À mon sens, l’évolution du parcours politique de Ferhat Mehenni de l’extrême gauche à l’idée de l’autonomie en passant par le RCD est tout à fait logique et elle est valable pour d’autres anciens militants du Mouvement culturel berbère et animateurs du Printemps berbère de 1980 référence par excellence des luttes démocratiques algériennes. Du communisme de l’extrême gauche ou bien du socialisme du FFS vers la social-démocratie du RCD et puis vers la régionalisation ou l’autonomie régionale, nous remarquons que les valeurs de la république et des libertés démocratiques sont incarnées et préservées à toutes les étapes de ce processus politique. Ce qui est une preuve tangible qu’il n’y a aucune contradiction. Ce qui pose problème au niveau de Ferhat Mehenni, c’est cette 4e étape indépendantiste qui constitue un virage à 180 degré et qui remit en cause l’existence de cet idéal de République algérienne démocratique tant espérée par nos aînés qui l’ont libérée du colonialisme et qu’il a lui-même admirablement chanté dans ses chansons engagées. Il y a aussi ses regrettables positionnements en faveur des courants d’extrême droite et des monarchies anti-Amazighes qui entachent sérieusement ce riche parcours de militant de la démocratie et d’artiste universaliste. J’avais très mal au cœur d’entendre que Ferhat avait reproché à des militants du MAK leur participation à un rassemblement de soutien aux Amazighs du Rif.

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