Langues au Maghreb en mutation sociopolitique étude de cas sur les enjeux

Les perspectives de gestion institutionnelle des langues au Maghreb, l’impact que pourrait avoir l’amazighité institutionnalisée tant en Algérie qu’au Maroc sur le paysage sociolinguistique maghrébin, tout comme les enjeux du recours à l’une des graphies arabe, latine ou tifinagh (écriture originelle des Berbères) aussi bien pour l’amazighe que pour les liens de cette langue à l’arabe et au français, mais encore la place de la langue française dans les débats actuels avec le progrès de l’arabisation sur les plans institutionnel et social, tels sont les thèmes abordés dans l’ouvrage collectif édité dernièrement chez les Presses universitaires de Rouen et du Havre, en France.

(… Suite de la 1ère partie publiée dans l’édition d’hier)

Pour une égalité entre l’arabité et l’amazighité constitutionnellement et institutionnellement

Dans le même sillage, la contribution de Chérif Sini a trait au parcours de la redynamisation sociolinguistique de berbère en Algérie. Elle synthétise «les facteurs de la vitalité de cette redynamisation dans la région kabyle et met en évidence les éléments intellectuels, sociolinguistiques et institutionnels de l’émergence et de la singularisation du kabyle parmi les autres formes de l’amazigh». Chérif Sini inscrit cette action de redynamisation «dans la continuité de celle des militants et combattants pour l’indépendance algérienne. [Et] ce qu’exigent ces derniers, [écrit-il], n’est autre que l’égalité dans le traitement constitutionnel et institutionnel entre l’arabité et l’amazighité». L’article de M. Sini se donne à lire comme un ensemble de réflexions scientifiquement quadrillées pouvant même servir à murir et à entreprendre des mesures non pas «timides», mais valables en vue de mettre l’arabité et l’amazighité constitutionnellement et institutionnellement au même pied d’égalité.

Quelles opportunités pour l’amazighe après son institutionnalisation au Maroc ?

Les opportunités que pourraient garantir la constitutionnalisation et l’enseignement pour le sauvetage de la langue amazighe au Maroc constituent l’objet de l’article d’Abdellah El Mountassir, enseignant à l’université d’Agadir (Maroc). Il ressort de l’étude de l’universitaire marocain que «la nature de la promotion de l’amazighe au statut de langue officielle dans la Constitution de juillet 2011, bien qu’elle le légitime politiquement et rend sa présence juridique visible, ne l’affranchit pas de la domination de l’arabe et du français, les deux langues de grande diffusion au Maroc et au Maghreb» (pp.13-14). Et M. El Mountassir de souligner dans son papier «l’urgence d’une valorisation sociale et politique plus efficace de cette langue auprès des locuteurs berbérophones d’abord pour que cette promotion ne reste pas sans effet sensible sur le devenir de cette langue et de sa culture».

L’amazighe au Maroc, une dynamique identitaire

Dans le même contexte, Mohamed Sguenfel, enseignant à l’université d’Agadir, au Maroc, propose une étude qu’il intitule : «La dynamique identitaire au Maroc. Le cas de l’amazighe». En empruntant des concepts théoriques à l’approche constructiviste de l’identité, il s’attache à l’étude de «l’évolution du statut juridique de l’identité amazighe au Maroc», comme il interroge «les ambigüités liées au rôle, à la place et à la fonction de la langue amazighe dans la reconfiguration nouvelle qu’engendre théoriquement cette promotion».

Quelle place pour la darija au Maroc ?

Dans le même ordre d’idées, Dominique Caubet, sociolinguiste et spécialiste de la darija (l’arabe marocain), professeure des universités d’arabe à l’INALCO (Institut national des langues et civilisations orientales), et Catherine Miller, Directrice de recherche au CNRS-Ex-Marseille Université (France), signent une contribution commune qui porte sur «les enjeux sociopolitiques autour de l’arabe marocain. Selon les deux sociolinguistes, il y a au moins deux formes de dynamisation de la darija au Maroc «reléguée au rang de langue inférieure et souvent perçue comme étant celles des illettrés, voire des ignorants…». La première est d’ordre politique. Elle requiert «un statut constitutionnel à cette langue». La deuxième concerne l’usage de cette langue «comme outil d’expression et de communication électroniques à caractère revendicatif sur les réseaux sociaux, particulièrement Facebook, dont le nombre d’internautes a dépassé les sept millions, en 2014».

Quand les slogans révolutionnaires remplacent l’expression des sentiments amoureux ou de fidélité sportive sur l’espace mural en Tunisie

Un terrain suscitant maintes études et de multiples réflexions est offert aux chercheurs par le paysage sociolinguistique tunisien particulièrement hétérogène, notamment depuis la révolution de janvier 2011. C’est dans ce sens que Inès Benrejeb, enseignante à l’université de Manouba (Tunis), analyse, dans sa contribution, «les discours de murailles et [les] discours de blog en Tunisie» comme «pratiques linguistiques en contexte révolutionnaire», ou comme «deux nouveaux modes d’expression avec les nouvelles thématiques liées au contexte révolutionnaire et postrévolutionnaire». L’auteure remarque d’abord que sur le plan linguistique, énonciatif et situationnel, les slogans révolutionnaires remplacent sur l’espace mural (tunisien) l’expression des sentiments amoureux et de fidélité sportive, et ce, selon les trois périodes qui suivent : 2010-2011, 2012-2013 et 2014. Inès Benrejeb relève, ensuite, que «la constatation de la première période cède la place au spirituel et au religieux durant la seconde; la troisième voit ré-émerger des discours protestataires et accusateurs». Par ailleurs, le livre-blog portant le titre : «Tunisie : fragments de révolution», publié en janvier 2014 par le blog collectif El Kasbah, lancé par Riadh Sifaoui, un Tunisien de la diaspora, polytechnicien diplômé de l’Ecole nationale supérieure de techniques avancées (ENSTA), une des écoles les plus célèbres en France, attire également l’attention de l’universitaire tunisienne et lui inspire quatre questions qu’elle formule ainsi : «Ce livre-blog relate-t-il l’histoire d’une révolution en cours ? Si les auteurs se fixent pour objectif de « raconter une histoire logique », existe-t-il une logique narrative dans la manière de mettre en mots ce récit ? Quelles marques linguistiques, énonciatives et subjectives caractérisent ce type d’écrit ? Avons-nous affaire à un nouveau genre de discours ?»

Une identité aux multiples appartenances consacrée dans la nouvelle Constitution tunisienne

Pour sa part, Foued Laroussi analyse dans son article la perception de l’identité individuelle et collective dans la nouvelle Constitution tunisienne élaborée par l’Assemblée nationale constituante et promulguée en janvier 2014. L’identité plurielle de la Tunisie, rappelle-t-il, «est faite d’appartenances multiples et d’apports divers», et «[…] le Tunisien conçoit son identité comme faite d’apports multiples, certains liés à la composante arabo-islamique, d’autres à l’héritage amazigh, certains liés aux valeurs humaines ou à une vision laïque du monde[…]». Dans la nouvelle Constitution tunisienne, la nation de l’identité revêt, aux dires de Foued Laroussi, de multiples appartenances.

«Des mots symboles d’une dynamique socio-langagière en devenir»

D’autre part, s’inspirant du contexte des dernières «révolutions» tunisienne et égyptienne, Dalila Morsly, Professeure en sciences du langage, propose, dans sa contribution, qu’elle intitule «Les mots des révolutions arabes», une analyse «du réglage de sens de trois mots-slogans de ces mouvements révolutionnaires : «dégage», «haraga» et «baltagia». Selon elle, ces termes, entre autres, «d’usage habituellement ordinaire», obtiennent «une nouvelle dynamique dans ces contextes de remous sociaux où les contestataires affrontent, dans la violence, les forces du pouvoir». Ces mots, d’après la même universitaire, deviennent en ces moments de troubles «des mots symboles ou porte-voix d’une dynamique socio-langagière en devenir». Enfin, le papier intitulé «Variété régionales en Tunisie : réconciliation et pouvoirs» que propose Raja Chenoufi, de l’université Tunis El Manar (Tunisie), invite à la reconsidération de «l’hétérogénéité du paysage sociolinguistique tunisien à la lumière des mutations politiques et sociales induites par la révolution [tunisienne] de janvier 2011».